Le Héros des siècles
Qui sera le Héros des Siècles ?
Pour mettre fin à la tyrannie, Vin a tué le Seigneur Maître. Mais en essayant de fermer le Puits de l'Ascension, elle a laissé s'échapper une des formes maléfiques de l'Insondable. Depuis, les Inquisiteurs et les brumes font toujours plus de victimes, tandis que les cendres qui tombent du ciel menacent d'affamer les hommes et d'ensevelir le pays.
Vin et Elend tentent de sauver ce qui peut encore l'être. Pour cela, ils doivent à tout prix découvrir les derniers secrets du Seigneur Maître : l'ultime cachette d'atium, le plus puissant métal des Fils-des-Brumes... et l'identité du Héros des Siècles.
Éditions (4)
| - | Réimpression | Réimpression | Réédition | Première édition |
|---|---|---|---|---|
| Couverture | ||||
| Date de publication | 01-12-2016 | 10-04-2013 | 20-04-2011 | |
| ISBN | 978-2-253-13481-7 | 978-2-253-13481-7 | 978-2-253-13481-7 | 978-2-360-51013-9 |
| ISBN Numérique | 978-2-253-24349-6 | 978-2-702-15031-3 | ||
| Éditeur | Le Livre de poche | Le Livre de poche | Le Livre de poche | Calmann-Lévy |
| Collection / label | Fantasy (n°32375) | Orbit (n°32375) | Orbit (n°32375) | Orbit |
| Traduction | Mélanie Fazi | Mélanie Fazi | Mélanie Fazi | Mélanie Fazi |
| Nombre de pages | 1032 | 1032 | 1032 | 704 |
| Format (l x H) | 11 x 17.8 cm (poche) | 11 x 17.8 cm (poche) | 11 x 17.8 cm (poche) | 15.4 x 24 cm (grand format) |
| Assemblage | Broché | Broché | Broché | Broché |
| Illlustration couv. | Sam Green | Chris McGrath | Sam Weber | Chris McGrath |
| Dépôt légal | avril 2013 | avril 2013 | avril 2013 | avril 2011 |
| Impressions | sept. 2024, août 2025 | déc. 2016 | avr. 2011, mai 2012 |
Épigraphes
Listes des épigraphes, les petits extraits de texte présents au début de chaque chapitre.
(compilé par Altheyia)
Je suis, hélas, le Héros des Siècles.
Tenir le pouvoir entre mes mains eut un étrange effet sur mon esprit. En l’espace de quelques minutes, je me familiarisai avec le pouvoir lui-même, son histoire, et les manières de l’employer.
Cependant, ce savoir différait de l’expérience, ou même de la capacité de l’utiliser. Par exemple, je savais comment déplacer une planète dans le ciel. Mais j’ignorais où la placer de sorte qu’elle ne soit ni trop proche, ni trop éloignée du soleil.
Par certains aspects, posséder un tel pouvoir était trop écrasant, je crois. C’était un pouvoir qu’il faudrait des millénaires pour comprendre. Recréer le monde aurait été facile à quelqu’un familiarisé avec lui. Cependant, je comprenais le danger inhérent à mon ignorance. Comme un enfant soudain doué d’une force inouïe, j’aurais pu mal mesurer mes forces et ne laisser du monde qu’un jouet brisé impossible à réparer.
Ce fut là, je crois, ce qui arriva à Rashek. Il poussa trop loin. Il tenta de consumer les brumes en rapprochant la planète du Soleil, mais il l’en approcha trop, et rendit le monde bien trop chaud pour ses habitants.
Les monts de cendre furent sa solution à ce problème. Ayant appris que déplacer une planète nécessitait une trop grande précision, il provoqua l’éruption de ces montagnes et leur fit cracher cendre et fumée. L’atmosphère ainsi chargée rafraîchit le monde, et donna au soleil sa couleur rouge.
Chaque fois que Rashek tenta d’améliorer les choses, il les aggrava. Il dut modifier les plantes du monde afin qu’elles puissent survivre à ce nouvel environnement plus rude. Cependant, ce changement les rendit moins nourrissantes pour l’humanité. En effet, les chutes de cendre rendraient les hommes malades et les feraient tousser comme ceux qui passent trop de temps à miner sous terre. Rashek modifia donc l’humanité elle-même, de sorte qu’elle survive.
Rashek trouva bientôt un équilibre dans les changements qu’il provoqua dans le monde – ce qui était fort heureux, car son pouvoir s’épuisait très vite. Bien que le pouvoir qu’il avait détenu lui eût semblé immense, ce n’était en réalité qu’une infime fraction de quelque chose de bien plus grand.
Bien entendu, il finit par se baptiser lui-même le « Fragment d’Infini » dans le cadre de sa religion. Peut-être en comprenait-il plus que je ne veux bien le croire.
Quoi qu’il en soit, nous lui devons un monde sans fleurs, où les plantes sont brunes plutôt que vertes, et les gens capables de survivre à un environnement où de la cendre tombe fréquemment du ciel.
Je parle ici de nous en tant que groupe. Ceux d’entre nous qui tentaient de découvrir et de vaincre Ravage. Peut-être mes pensées sont-elles désormais corrompues, mais j’aime regarder derrière moi et voir la somme de nos actions d’alors comme une attaque unique et unie, bien que nous ayons tous été impliqués dans différents processus et projets.
Nous ne faisions qu’un. Ce qui n’a pas empêché le monde de connaître sa fin, mais ce n’est pas nécessairement une mauvaise chose.
Il est trop facile de n’envisager Ravage que comme une force de destruction. Imaginez-le plutôt comme une forme intelligente de déclin. Pas simplement le chaos, mais une force qui a cherché un moyen rationnel – et dangereux – de tout réduire à ses formes les plus basiques.
Ravage était capable de tout planifier soigneusement, sachant que s’il bâtissait une chose, il pouvait l’utiliser pour en détruire deux autres. La nature du monde est telle que lorsque nous créons quelque chose, nous détruisons souvent autre chose en parallèle.
L’allomancie était, en effet, née avec les brumes. Ou du moins, apparue en même temps que la première apparition des brumes. Quand Rashek s’empara du pouvoir au Puits de l’Ascension, il prit conscience de certaines choses. Certaines lui furent murmurées par Ravage, d’autres lui furent accordées à travers une forme d’instinct lié à ce pouvoir.
L’une d’entre elles était la compréhension des Trois Arts Métalliques. Il comprit, par exemple, que les pépites trouvées dans la Chambre de l’Ascension transformeraient ceux qui les ingéreraient en Fils-des-Brumes. Elles étaient, après tout, des fractions du pouvoir même contenu dans le Puits.
Des pépites d’allomancie pure, le pouvoir de Sauvegarde lui-même. Quant à savoir pourquoi Rashek laissa l’une de ces pépites au Puits de l’Ascension, je l’ignore. Peut-être ne l’avait-il pas vue, ou peut-être comptait-il la conserver pour l’accorder à un serviteur chanceux.
Peut-être craignait-il de perdre un jour ses pouvoirs, et d’avoir alors besoin de cette pépite pour lui accorder l’allomancie. Quoi qu’il en soit, je bénis Rashek pour sa prévoyance car, sans cette pépite, Elend serait mort au Puits ce jour-là
Le Premier Contrat, dont parlent souvent les kandra, n’était à l’origine qu’une série de promesses faites par la Première Génération au Seigneur Maître. Ils rédigèrent ces promesses et, ce faisant, codifièrent les premières lois kandra. Ils redoutaient de se gouverner eux-mêmes, indépendamment du Seigneur Maître et de son empire. Ils lui apportèrent donc ce qu’ils avaient écrit, en quête de son approbation.
Il ordonna qu’on les grave dans l’acier, puis inscrivit personnellement sa signature tout en bas. Ce code était la première chose qu’apprenait un kandra lorsqu’il s’éveillait de son existence de spectre des brumes. Il contenait des commandements dictant de vénérer les générations précédentes, des droits légaux fondamentaux accordés à chaque kandra, des clauses relatives à la création de nouveaux kandra, et l’ordre de se dévouer totalement au Seigneur Maître.
Plus dérangeant, le Premier Contrat contenait une clause qui exigeait, si on l’invoquait, le suicide collectif de l’intégralité du peuple kandra.
De toute évidence, Rashek déplaça le Puits de l’Ascension.
C’était très malin de sa part – peut-être la chose la plus intelligente qu’il fît jamais. Il savait que le pouvoir reviendrait un jour au Puits, car un pouvoir tel que celui-ci – le pouvoir par lequel le monde lui-même fut formé – ne se contente jamais de s’épuiser. Il peut être utilisé, et par conséquent dispersé, mais il se renouvellera toujours.
Ainsi, conscient que les rumeurs et les récits persisteraient, Rashek transforma le paysage du monde. Il plaça des montagnes dans ce qui deviendrait le Nord, et nomma cet endroit Terris. Puis il aplanit sa véritable patrie et y bâtit sa capitale.
Il construisit son palais autour de cette pièce en son cœur, celle où il méditerait, celle qui était une réplique de son ancienne masure de Terris. Un refuge créé lors des derniers instants avant que son pouvoir ne s’épuise.
L’hémalurgie, c’est le nom qu’on lui donne, en raison de son lien avec le sang. Ce n’est pas une coïncidence, je crois, car la mort est toujours impliquée dans le transfert de pouvoirs par le biais de l’hémalurgie. Marsh l’a un jour décrit comme un processus très « sale ». Ce n’est pas l’adjectif que j’aurais employé. Il n’est pas assez dérangeant.
La conscience de Ravage était captive du Puits de l’Ascension, ce qui le rendait quasiment impuissant. Cette nuit où nous avons découvert le Puits, nous avons trouvé quelque chose que nous ne comprenions pas. Une fumée noire qui remplissait l’une des pièces.
Bien que nous en ayons discuté par la suite, nous n’avons pas réussi à en déterminer la nature. Comment aurions-nous pu savoir ?
Le corps d’un dieu – ou plutôt le pouvoir d’un dieu, car c’est en réalité la même chose. Ravage et Sauvegarde habitaient la puissance et l’énergie de la même manière qu’un individu habite la chair et le sang.
La cendre.
Je ne crois pas que les gens aient réellement compris leur chance. Lors des mille ans précédant la Chute, ils repoussèrent la cendre dans les fleuves, l’entassèrent hors des villes, et se contentèrent en règle générale de l’ignorer. Ils ne comprirent jamais que sans les microbes et les plantes que Rashek avait créés pour décomposer les particules de cendre, les terres se seraient vite retrouvées ensevelies.
Même si, bien sûr, ce fur ce qui se produisit au bout du compte.
On les appelle savants allomantiques. Des hommes ou femmes qui attisent leurs métaux si longtemps, et si fort, que l’afflux constant de pouvoir transforme leur physiologie même.
Dans la plupart des cas, avec la plupart des métaux, les effets en sont très légers. Les brûleurs de bronze, en revanche, deviennent souvent savants du bronze à leur insu. La portée de leurs pouvoirs s’étend après avoir brûlé si longtemps ce métal. Devenir un savant du potin est dangereux, car ça nécessité de pousser le corps jusqu’à un état où l’on ne peut éprouver ni douleur ni épuisement. Beaucoup se tuent par accident avant la fin du processus, et les avantages gagnés ne sont, selon moi, pas à la hauteur de l’effort.
Les savants de l’étain, en revanche… Eh bien, ils sont à part. Dotés de sens au-delà de ce dont tout allomancien ordinaire aurait besoin – ou envie –, ils deviennent esclaves de ce qu’ils touchent, entendent voient, goûtent et sentent. Et pourtant, le pouvoir anormal de ces sens leur offre un avantage très net, et intéressant.
On pourrait avancer que, tel l’Inquisiteur transformé par une tige hémalurgique, le savant de l’étain n’est même plus humain.
La subtilité dont témoignent les microbes mangeurs de cendres et les plantes améliorées montre que Rashek maîtrisait de mieux en mieux le pouvoir. Il se consuma en quelques minutes – mais pour un dieu, les minutes peuvent paraître des heures. Dans cet intervalle, Rashek débuta comme un enfant ignorant qui repousse une planète trop près du Soleil, devint un adulte capable de créer des monts de cendre pour refroidir l’air, puis enfin un artisan mûr capable de développer des plantes et créatures à des fins spécifiques.
Elle témoigne également de son état d’esprit lors de l’intervalle où il posséda le pouvoir de Sauvegarde. Sous son influence, il était manifestement en mode protecteur. Au lieu de raser les monts de cendre et de chercher à remettre la planète en place, il se montra réactif, travaillant furieusement à réparer des problèmes qu’il avait lui-même causés.
Rashek ne résolut pas tous les problèmes du monde. En fait, pour chaque problème qu’il arrangeait, il en créait de nouveaux. Toutefois, il était assez intelligent pour que chacun de ceux qui survinrent par la suite soit moins grave que les précédents. Ainsi, au lieu de plantes qui mouraient à cause du soleil altéré et de la terre couverte de cendres, il y eut des plantes qui ne nourrissaient pas tout à fait assez.
Il sauva bel et bien le monde. Il est vrai que cette quasi-destruction initiale était de sa faute – mais il accomplit un travail remarquable, tout bien considéré. Au moins ne libéra-t-il pas Ravage dans le monde comme nous l’avions fait.
Oui, la cendre était noire. Non, elle n’aurait pas dû l’être. La cendre ordinaire possède une composante noire, mais elle est grise ou blanche tout autant que noire.
Celle des monts de cendre… était différente. Comme les brumes elles-mêmes, la cendre qui recouvrait nos terres n’avait rien de naturel. Peut-être était-ce l’influence du pouvoir de Ravage – aussi noir que Sauvegarde était blanc. Ou peut-être était-ce simplement la nature des monts de cendre, conçus et créés dans le but spécifique de cracher cendre et fumée dans le ciel.
Plus d’une personne a rapporté sentir une haine consciente émanant des brumes. Ce n’est toutefois pas nécessairement lié au fait qu’elles tuent les gens. Pour la plupart – même ceux qu’elles ont terrassés –, les brumes semblent n’être qu’un phénomène météorologique, ni plus conscient ni plus vengeur qu’une terrible maladie.
Cependant, pour une poignée d’individus, elles n’en restaient pas là. Ceux qu’elles choisissaient, elles tournoyaient tout autour. Ceux envers qui elles se montraient hostiles, elles s’écartaient d’eux. Certains éprouvaient une grande paix en leur sein, d’autres de la haine. Tout était lié à l’influence subtile Ravage, et à la manière dont on réagissait ou non à ses incitations.
Il ne devrait rien y avoir d’étonnant à ce qu’Elend soit devenu un allomancien si puissant. Une abondante documentation – quoiqu’elle n’air alors été connue que d’une poignée d’individus – nous avait appris que les allomanciens étaient bien plus puissants aux premiers temps de l’Empire Ultime.
En ce temps-là, un allomancien n’avait pas besoin de duralumin pour prendre le contrôle d’un koloss ou d’un kandra. Une simple Poussée ou Traction sur les émotions suffisait. En fait, cette capacité était l’une des principales raisons pour lesquelles les kandra avaient établi leurs Contrats avec les humains – car à l’époque, non seulement les Fils-des-Brumes mais également les Apaiseurs et les Exalteurs pouvaient les contrôler selon leurs moindres caprices.
Les billes de métal trouvées au Puits – celles qui transformaient les hommes en Fils-des-Brumes – expliquaient pourquoi les allomanciens d’antan étaient plus puissants. Ces premiers Fils-des-Brumes étaient tels qu’était devenu Elend Venture : ils possédaient un pouvoir primordial, qui était ensuite transmis par le sang de la noblesse et s’affaiblissait un peu plus à chaque génération.
Le Seigneur Maître était l’un de ces premiers allomanciens, au pouvoir pur et non affecté par le temps et le métissage. C’est une des raisons expliquant qu’il ait été si puissant comparé aux autres Fils-des-Brumes – même s’il faut reconnaître que c’était sa capacité à mélanger ferrochimie et allomancie qui avait produit une grande partie de ses capacités le plus spectaculaires. Malgré tout, je trouve intéressant que l’un de ses pouvoirs « divins » – sa force allomantique essentielle – ait été une capacité commune aux neuf allomanciens d’origine.
Aux premiers jours du plan initial de Kelsier, je me rappelle à quel point il nous intriguait tous avec son mystérieux « Onzième Métal ». Il affirmait que des légendes parlaient d’un métal mystique qui permettrait à quelqu’un de tuer le Seigneur Maître – et qu’il avait lui-même trouvé la trace de ce métal grâce à des recherches intensives.
Personne ne savait réellement ce qu’avait fait Kelsier lors des années séparant son évasion des Fosses de Hathsin et son retour à Luthadel. Quand on le pressait de répondre, il déclarait simplement qu’il s’était rendu « à l’ouest ». Au cours de son errance, il avait découvert des récits dont aucun Gardien n’avait jamais entendu parler. La majeure partie de la bande ignorait que faire de ces légendes. Ce fut peut-être le premier germe qui poussa jusqu’à ses plus vieux amis à remettre en question son autorité.
Je crois désormais que les récits de Kelsier, ses légendes et les prophéties relatives au « Onzième Métal » avaient été fabriqués par Ravage. Kelsier cherchait un moyen de tuer le Seigneur Maître, et Ravage – toujours aussi subtil – le lui avait fourni.
Ce secret était effectivement crucial. Le Onzième Métal de Kelsier se révéla être précisément l’indice qui nous manquait pour vaincre le Seigneur Maître. Toutefois, même sur ce plan, nous étions manipulés. Le Seigneur Maître connaissait les dessins de Ravage, et ne l’aurait jamais libéré du Puits de l’Ascension. Ravage avait donc besoin d’autres pions – et pour que la chose se produise, le Seigneur Maître devait mourir. Même notre plus grande victoire avait été façonnée par les mains discrètes de Ravage.
L’Équilibre. Existe-t-il ?
Nous avons presque oublié ce point de détail des mythes. Les skaa en parlaient, avant la Chute. Les philosophes le mentionnaient beaucoup aux troisième et quatrième siècles mais, à l’époque de Kelsier, on avait presque oublié le sujet. Cependant, il a bien existé. Il y avait bel et bien une différence physiologique entre les nobles et les skaa. Quand le Seigneur Maître a transformé l’humanité pour la rendre plus à même de supporter la cendre il a changé d’autres choses par la même occasion. Certains groupes – les aristocrates – ont été créés pour être moins fertiles, mais plus grands, plus forts et plus intelligents. D’autres – les skaa – pour être plus petits, plus robustes et porter de nombreux enfants.
Toutefois, ces changements étaient infimes et, après mille ans de métissage, ces différences avaient en grande partie disparu.
Je commençais à peine à comprendre le génie de la synthèse culturelle du Seigneur Maître. L’un des bénéfices que lui accordait le fait d’être à la fois immortel et – dans tous les domaines essentiels – omnipotent consistait à exercer une influence efficace et directe sur l’évolution de l’Empire Ultime. Il était parvenu à emprunter des éléments à une douzaine de cultures différentes pour les appliquer à sa nouvelle société « parfaite ». Par exemple, l’excellence des maçons khlenni en matière d’architecture se manifeste dans les bastions construits par la haute noblesse. La mode vestimentaire khlenni – costumes pour les hommes, robes pour les femmes – est un autre élément que le Seigneur Maître avait décidé de s’approprier.
Je soupçonne Rashek, malgré sa haine du peuple khlenni – dont Alendi faisait partie –, de l’avoir envié également à un niveau plus profond. Les Terrisiens d’alors étaient des gardiens de troupeaux, les Khlenni des citadins cultivés. Malgré l’ironie de la chose, il est logique que le nouvel empire de Rashek ait imité la haute culture du peuple qu’il haïssait.
Oui, Rashek avait utilisé efficacement la culture de son ennemi lorsqu’il avait développé l’Empire Ultime. Oui, d’autres éléments de la culture impériale présentaient un contraste total avec Khlennium et sa société. La vie des skaa s’inspirait des peuples esclaves des Canzi. Les intendants terrisiens ressemblaient à la classe de serviteurs d’Urtan, que Rashek avait conquis vers la fin de son premier siècle de vie.
La religion impériale, avec ses obligateurs, semble avoir découlé du système mercantile bureaucratique des Hallant, un peuple qui accordait une grande importance aux poids, mesures et autorisations. Le fait que le Seigneur Maître ait basé son Église sur une institution financière démontre – à mon sens – qu’il s’inquiétait moins de la véritable foi de ses adeptes que de la stabilité, de la loyauté et d’une dévotion quantifiable.
Un dernier aspect de la manipulation culturelle du Seigneur Maître présente un intérêt certain : il s’agit du domaine technologique.
J’ai déjà précisé que Rashek avait choisi d’employer l’architecture khlenni, ce qui lui permettait de bâtir de grands édifices et lui fournissait le génie civil nécessaire pour construire une ville aussi vaste que Luthadel. Dans d’autres domaines, en revanche, il supprima des avancées technologiques. Par exemple, Rashek désapprouvait tellement la poudre à canon qu’elle disparut presque aussi vite que la religion terrisienne.
Rashek semblait trouver alarmante l’idée que des hommes ordinaires, une fois équipés d’armes fonctionnant à l’aide de la poudre, puissent devenir presque aussi efficaces que des archers bénéficiant d’années d’entraînement. Ainsi donc, il favorisa les archers. Plus une technologie militaire dépendait de l’entraînement, moins il était probable que la population paysanne soit en mesure de se soulever et de lui résister. De fait, les révoltes skaa échouèrent toujours en partie pour cette raison même.
Loin d’interdire simplement certaines technologies, le Seigneur Maître avait totalement supprimé l’avancement technologique. Il semble curieux désormais que si peu de progrès aient été accomplislors de ses mille ans de règne. Les techniques agricoles, les méthodes d’architecture – même la mode est demeurée d’une remarquable constance lors du règne du Seigneur Maître.
Il construisit l’empire parfait, puis s’efforça de le maintenir ainsi. Pour l’essentiel, il y parvint. Les montres à gousset fabriquées au dixième siècle de l’empire – autre appropriation de la culture khlenni – étaient quasiment identiques à celles du premier. Tout demeurait identique.
Jusqu’à ce que tout s’effondre, bien entendu.
On supposa au départ que c’était par hainte que Rashek persécutait la religion terrisienne. Mais à présent que nous le savons lui-même terrisien, il paraît curieux qu’il ait ainsi cherché à éliminer cette religion. Je soupçonne un lien avec les prophéties sur le Héros des Siècles. Rashek savait que le pouvoir de Sauvegarde finirait par revenir au Puits de l’Ascension. S’il avait laissé survivre la religion terrisienne, alors peut-être que quelqu’un – un jour – parviendrait jusqu’à Puits et prendrait le pouvoir, puis s’en servirait pour vaincre Rashek et renverser l’empire. Il cacha donc toutes les connaissances se rapportant au Héros et ce qu’il était censé accomplir, espérant garder pour lui seul le secret du Puits.
Rashek portait à la fois du noir et du blanc. Sans doute pour montrer qu’il incarnait une dualité, Ravage et Sauvegarde. Bien entendu, c’était un mensonge. Après tout, il n’avait jamais effleuré que l’un de ces pouvoirs – et seulement à un degré infime.
L’allomancie, de toute évidence, est de Sauvegarde. Tout esprit rationnel peut s’en rendre compte. Car dans le cas de l‘allomancien, on gagne un pouvoir net. Il provient d’une source externe – le corps même de Sauvegarde.
L’hémalurgie est de Ravage. Elle détruit. Tandis que l’on vole les capacités de quelqu’un pour les donner à quelqu’un d’autre – en quantité réduite –, le pouvoir est perdu. En allant dans le sens du dessein de Ravage – réduire l’Univers en fragments de plus en plus petits –, l’hémalurgie accorde des dons extraordinaires, mais à un coût élevé.
Il est à noter que la ferrochimie est le pouvoir de l’équilibre. Des trois pouvoirs, c’était le seul connu des hommes avant que le conflit entre Ravage et Sauvegarde atteigne son point culminant. En matière de ferrochimie, le pouvoir est emmagasiné pour y puiser plus tard. Il n’y a aucune perte d’énergie – rien qu’une modification du rythme et du moment de son utilisation.
L’hémalurgie est un pouvoir que je regrette de ne pas connaître moins. Aux yeux de Ravage, le pouvoir doit causer un tort extrême – son utilisation est séduisante, mais elle doit semer cependant chaos et destruction lors de sa mise en œuvre.
En termes de concept, c’est un art très simple. Un art parasite. Sans personne à voler, l’hémalurgie ne servirait à rien.
En matière d’hémalurgie, le type de métal employé dans une tige est essentiel, tout comme le positionnement de la tige sur le corps. Par exemple, les tiges d’acier prélèvent les pouvoirs allomantiques physiques – la capacité de brûler du potin, de l’étain, de l’acier ou du fer – et les accordent à la personne qui reçoit cette tige. La nature exacte de celui qui est accordé dépend toutefois de l’endroit où la tige est placée.
Les tiges faites de certains autres métaux volent les pouvoirs ferrochimiques. Par exemple, tous les Inquisiteurs d’origine avaient reçu une tige de potin, laquelle – après avoir d’abord été plantée à travers le corps d’un ferrochimiste – accordait à l’Inquisiteur la capacité d’emmaganiser des pouvoirs curatifs. (Bien qu’ils ne puissent guérir aussi vite qu’un véritable ferrochimiste, de par la loi du déclin hémalurgique.) De toute évidence, c’était ainsi que les Inquisiteurs avaient acquis leur tristement célèbre capacité à guérir rapidement de leurs blessures, mais c’était aussi ce qui expliquant leur besoin de se reposer si souvent.
Le déclin hémalurgique était moins manifeste chez les Inquisiteurs créés à partir de Fils-des-Brumes. Puisqu’ils disposaient déjà de pouvoirs allomantiques, l’ajout d’autres capacités leur prêtait une puissance extraordinaire.
Dans la plupart des cas, en revanche, les Inquisiteurs ont été créés à partir de Brumants. Il semblerait que les Traqueurs, comme Marsh, aient été les recrues favorites. Car lorsque aucun Fils-des-Brumes n’était disponible, un Inquisiteur aux capacités accrues par le bronze était un outil puissant pour dénicher les Brumants skaa.
On peut employer l’hémalurgie pour voler des pouvoirs allomantiques ou ferrochimiques et les accorder à quelqu’un d’autre. Cependant, on peut également créer une tige hémalurgique en tuant une personne ordinaire qui ne soit ni allomancienne ni ferrochimiste. Dans ce cas, la tige vole plutôt le pouvoir même de Sauvegarde qui existe dans l’âme des gens. (Le pouvoir, en réalité, qui accorde à tous la raison.)
Une tige hémalurgique peut extraire ce pouvoir puis le transférer à quelqu’un d’autre afin de lui accorder des pouvoirs résiduels semblables à ceux de l’allomancie. Après tout, le corps de Sauvegarde – dont chaque humain porte une trace minuscule – est de l’essence même qui nourrit l’allomancie.
Ainsi donc, un kandra qui reçoit la Bénédiction de Puissance est en réalité en train d’acquérir un peu d’une force innée semblable à celle que l’on obtient en brûlant du potin. La Bénédiction de Présence accorde des capacités mentales d’une façon similaire, tandis que la Bénédiction de Conscience donne la capacité à ressentir les choses avec une plus grande acuité et la Bénédiction de Stabilité, rarement utilisée, accorde la résistance émotionnelle.
Aujourd’hui encore, je peine à saisir l’ampleur de tout ceci. Les événements qui entouraient la fin du monde paraissaient encore plus grands que l’Empire Ultime et ses habitants. Je perçois des fragments de quelque chose qui remonte à longtemps, une présence scindée, qui se déploie dans l’étendue du vide.
J’ai eu beau chercher et fouiller, je n’ai réussi à trouver qu’un simple nom : Adonalsium. Quant à savoir ce que c’était, ou qui c’était, je l’ignore encore.
Nous supposions au départ qu’un koloss était la combinaison de deux personnes en une suele. Nous avions tort. Les koloss ne sont pas le mélange de deux personnes mais de cinq, comme en témoignent les quatre tiges nécessaires à leur création. Non pas cinq corps, bien entendu, mais cinq âmes.
Chaque paire de tiges accorde ce que les kandra appelleraient la Bénédiction de Puissance. Toutefois, chaque tige déforme également le corps du koloss un peu davantage, ce qui les rend de plus en plus inhumains. Tel est le coût de l’hémalurgie.
Les tiges hémalurgiques transforment les gens physiquement en fonction des pouvoirs qui leur sont accordés, de l’emplacement des tiges et de leur nombre. Les Inquisiteurs, par exemple, sont transformés radicalement par rapport aux humains qu’ils étaient. Leur cœur se trouve à un emplacement différent de celui des humains, et leur cerveau est réarrangé pour accueillir les morceaux de métal plantés à travers leurs yeux. Les koloss subissent une transformation encore plus radicale.
On pourrait croire que les kandra sont les plus transformés d’entre tous. Il faut toutefois se rappeler que les nouveaux kandra sont créés à partir de spectres des brumes et non d’humains. Les tiges qu’ils portent ne provoquent qu’une légère transformation chez leur hôte – qui ne modifie guère leur corps par rapport aux spectres des brumes, mais permet à leur cerveau de se mettre à fonctionner. Alors que les tiges déshumanisent les koloss, l’ironie veut qu’elles accordent une certaine humanité aux kandra.
Je crois que les koloss étaient plus intelligents que nous ne voulions le reconnaître. Par exemple, à l’origine, ils n’utilisaient que les tiges que leur donnait le Seigneur Maître pour créer de nouveaux membres. Il fournissait le métal et les malheureux prisonniers skaa, et les koloss créaient de nouvelles « recrues ».
À la mort du Seigneur Maître, les koloss auraient donc dû s’éteindre rapidement. C’est ainsi qu’il les avait conçus. S’ils se libéraient de son contrôle, il s’attendait à ce qu’ils s’entretuent et mettent fin à leurs propres ravages. Ils étaient cependant, d’une manière ou d’une autre, parvenus à déduire que les tiges présentes dans le corps des koloss tués pouvaient être récupérées puis réutilisées.
Ensuite, ils n’avaient plus besoin d’être ravitaillés en nouvelles tiges. Je me demande souvent quel effet la réutilisation constante de tiges a eu sur leur population. Une tige ne peut contenir qu’une charge d’hémalurgie limitée, si bien qu’ils ne pouvaient pas créer de tiges qui accordent une force infinie, quel que soit le nombre de gens que ces tiges tuaient en prélevant leur pouvoir. En revanche, se pourrait-il que la réutilisation répétée des tiges ait accordé un supplément d’humanité aux koloss qu’elles créaient ?
Malgré tout le dégoût qu’il m’inspire, l’art de l’hémalurgie ne peut que m’impressionner. En matière d’allomancie et de ferrochimie, l’habileté et la subtilité proviennent de l’application des pouvoirs d’un individu. Le meilleur allomancien n’est peut-être pas le plus puissant, mais celui qui sait le mieux manipuler les Poussées et les Tractions des métaux. Le meilleur ferrochimiste est celui qui sait le mieux traiter les informations contenues dans ses cerveaux de cuivre, ou manipuler son poids à l’aide du fer.
L’art spécifique à l’hémalurgie, toutefois, est celui qui consiste à savoir où placer les tiges.
Chaque tige, placée très soigneusement, peut déterminer la façon dont l’hémalurgie transforme le corps du destinataire. Une tige placée à un endroit va créer une bête monstrueuse et presque stupide. Ailleurs, elle va créer un Inquisiteur astucieux – mais habité de pulsions meurtrières.
Sans les connaissances instinctives qu’il avait gagnées en prenant le pouvoir au Puits de l’Ascension, Rashek n’aurait jamais été en mesure d’utiliser l’hémalurgie. Avec son esprit ainsi développé, et un peu de pratique, il parvint à deviner intuitivement où placer les tiges qui allaient créer les serviteurs qu’il voulait.
Peu de gens le savent, mais les chambres de torture des Inquisiteurs étaient en réalité des laboratoires hémalurgiques. Le Seigneur Maître cherchait constamment à développer de nouvelles espèces de serviteurs. L’hémalurgie est si complexe que, malgré mille ans d’efforts, il n’est jamais parvenu à créer quoi que ce soit grâce elle, à l’exception des trois sortes de créatures qu’il avait développées lors de ces brefs instants où il détenait le pouvoir.
Un homme doté d’un pouvoir donné – par exemple un talent allomantique – qui recevait ensuite une tige hémalurgique accordant ce même pouvoir serait presque deux fois plus fort qu’un allomancien aux pouvoirs renforcés naturellement.
Un Inquisiteur qui était Traqueur avant sa transformation posséderait par conséquent une capacité accrue à utiliser le bronze. Ce simple fait suffit à expliquer le nombre d’Inquisiteurs qui étaient en mesure de percer les nuages de cuivre.
L’évasion de Ravage mérite quelques explications. C’est là quelque chose que j’ai eu moi-même du mal à comprendre.
Ravage n’avait pas pu se servir du pouvoir du Puits de l’Ascension. Il était de Sauvegarde, l’opposé fondamental de Ravage. De fait, un affrontement direct de ces deux forces aurait provoqué la destruction des deux.
La prison de Ravage était toutefois fabriquée à partir de ce pouvoir. Elle était par conséquent accordée au pouvoir de Sauvegarde – le pouvoir même du Puits. Quand ce pouvoir fur relâché et dispersé, plutôt qu’utilisé, il servir de clé. Ce fut le « déverrouillage » qui suivit qui libéra Ravage.
La prison de Ravage n’était pas semblable à celles qui enferment les hommes. Il n’était pas retenu par des barreaux. En réalité, il pouvait se déplacer librement.
Sa prison était plutôt faite d’impuissance. Ce qui, en termes de forces et de dieux, signifiait un équilibre. Si Ravage cherchait à pousser, la prison poussait en retour et le rendait globalement impuissant. Et parce qu’une grande partie de son pouvoir lui était volée et cachée, il ne pouvait affecter le monde que de la manière la plus subtile qui soit.
Je ferais mieux de m’arrêter ici pour clarifier quelque chose. Nous parlons de Ravage « libéré » de sa prison. Mais ce terme est trompeur. Libérer le pouvoir du Puits a fait pencher la balance en direction de Ravage, mais il demeurait trop faible pour détruire le monde en un clin d’œil comme il brûlait de le faire. Cette faiblesse était en partie liée au fait que le pouvoir de Ravage – son corps même – lui avait été pris et caché.
Voilà qui explique l’obsession de Ravage à retrouver la partie cachée de son être.
Une fois « libéré », Ravage parvint à affecter le monde de façon plus directe. La manière la plus évidente consista à forcer les monts de cendre à produire davantage de cendre et la terre à se disloquer. En réalité, je crois qu’une grande partie de l’énergie de Ravage, lors de ces derniers jours, était consacrée à ces tâches.
Il parvint également à affecter et contrôler bien plus de gens qu’auparavant. Alors qu’il n’influençait autrefois que quelques individus choisis, il pouvait désormais diriger des armées entières de koloss.
On pourrait se demander pourquoi Ravage ne pouvait pas utiliser les Inquisiteurs pour le libérer de sa prison. La réponse est très simple, si l’on comprend les mécanismes du pouvoir.
Avant la mort du Seigneur Maître, il maintenait une emprise trop ferme sur eux pour laisser Ravage les contrôler directement. Même après sa mort, cependant, un tel serviteur de Ravage n’aurait jamais pu le secourir. Le pouvoir du Puits était de Sauvegarder, et un Inquisiteur n’aurait pu le prendre qu’en ôtant ses tiges hémalurgiques. Ce qui l’aurait tué, bien entendu.
Ainsi, il fallait à Ravage une manière plus indirecte d’atteindre son but. Il lui fallait quelqu’un qu’il n’ait pas trop souillé, mais qu’il puisse mener par le bout du nez en le manipulant soigneusement.
La finesse de Ravage transparaît dans la méticulosité avec laquelle il avait prévu les choses. Il était parvenu à orchestrer la chute du Seigneur Maître peu de temps avant que le pouvoir Sauvegarde ne revienne au Puits de l’Ascension. Puis, seulement quelques années plus tard, il s’était libéré.
Sur l’échelle temporelle des dieux et de leur pouvoir, ces calculs étaient aussi précis qu’une entaille experte pratiquée par le plus doué des chirurgiens.
Une fois Ravage libéré de sa prison, il put influencer les gens plus directement – mais quelles que soient les circonstances, il était difficile d’empaler quelqu’un à l’aide d’une tige hémalurgique.
Afin d’y parvenir, il commença apparemment par les gens possédant déjà une prise ténue sur la réalité. Leur folie les rendit plus perméables à son influence, et il put les utiliser pour planter des tiges dans le corps d’individus plus stables. Quoi qu’il en soit, il est impressionnant de constater quel nombre de gens importants Ravage parvint à munir d’une tige. Le roi Penrod, qui régnait alors sur Luthadel, en est un excellent exemple.
Vers la fin, la cendre commença à s’accumuler en quantités effrayantes. J’ai parlé des microbes que le Seigneur Maître avait créés pour aider le monde à supporter les chutes de cendre. Ils ne se « nourrissaient » pas de la cendre, en réalité. Une de leurs fonctions métaboliques leur permettait de la décomposer. La cendre volcanique elle-même est bonne pour la terre, en fonction de ce que l’on souhaite faire pousser.
Cependant, tout est mortel en quantité trop grande. L’eau est nécessaire à la survie, mais une trop grande quantité peut noyer. Dans l’histoire de l’Empire Ultime, la terre demeura en équilibre au bord du désastre grâce à la cendre. Les microbes la décomposaient presque aussi vite qu’elle tombait, mais lorsqu’il y en eut tant qu’elle satura le sol, il devint plus difficile aux plantes de survivre.
En fin de compte, le système tout entier s’effondra. La cendre tombait si régulièrement qu’elle se mit à étouffer et tuer, et la végétation du monde à disparaître. Les microbes n’avaient aucune chance de suivre le rythme, car il leur fallait du temps et des nutriments pour se reproduire.
Le pacte en Sauvegarde et Ravage est une affaire de dieux, difficile à expliquer en termes humains. Ils se trouvaient en effet au départ dans une impasse. D’un côté, chacun savait qu’ils ne pouvaient créer qu’en collaboration. D’un autre côté, chacun savait que ce qu’il créerait ne lui apporterait jamais entière satisfaction. Sauvegarde ne pourrait jamais garder les choses parfaites et immuables, et Ravage ne serait pas en mesure de tout détruire.
Ce fut Ravage, bien sûr, qui finit par acquérir la capacité à anéantir le monde et à obtenir satisfaction. D’un autre côté, ça ne faisait pas partie du marché à l’origine.
Ce fut le désir qu’avait Sauvegarde de créer une forme de vie douée de raison qui vint à bout de cette impasse. Afin d’accorder à l’humanité conscience et indépendance de pensée, Sauvegarde savait qu’il devrait renoncer à une partie de lui-même – sa propre âme – pour qu’elle demeure au sein de l’humanité. Ce qui le laisserait légèrement plus faible que son adversaire, Ravage.
Cette différence paraissait négligeable, comparée à l’immensité de la somme de leur pouvoir. Toutefois, au fil des éons, cette faille minuscule allait permettre à Ravage de vaincre Sauvegarde et de provoquer ainsi la fin du monde.
Tel fut alors leur marché. Sauvegarde obtint l’humanité, la seule création à posséder en elle davantage de Sauvegarde que de Ravage, plutôt qu’un équilibre des deux. Une vie indépendante capable de ressentir et de penser. En échange, Ravage reçut la promesse – et la preuve – qu’il pourrait mettre fin à tout ce qu’ils avaient créé ensemble. Tel était le pacte.
Celui que Sauvegarde finit par enfreindre.
En sacrifiant une grande partie de sa conscience, Sauvegarde créa la prison de Ravage, enfreignant ainsi leur accord et cherchant à empêcher Ravage de détruire ce qu’ils avaient créé. Cet événément laissa de nouveau leurs pouvoirs quasiment à égalité – Ravage prisonnier, et seule une trace de lui-même capable de s’échapper. Sauvegarde réduit à l’ombre de ce qu’il avait été, à peine capable d’agir et de penser.
Ces deux esprits étaient, bien entendu, indépendants de la force brute de leurs pouvoirs. En réalité, j’ignore comment des pensées et des personnalités en vinrent à être attachées à ces pouvoirs en premier lieu – mais je crois qu’elles ne s’y trouvaient pas à l’origine. Car les deux pouvoirs pouvaient se détacher des esprits qui les gouvernaient.
J’ignore si Sauvegarde décida d’utiliser son dernier souffle de vie pour apparaître à Elend lors de son trajet de retour vers Fadrex. D’après ce que j’ai cru comprendre, Elend n’avait pas appris grand-chose de cette rencontre. À ce stade, bien entendu, Sauvegarde n’était plus que l’ombre de lui-même – et cette ombre subissait une énorme pression destructrice de la part de Ravage.
Peut-être que Sauvegarde – ou les vestiges de ce qu’il avait été – voulait trouver Elend seul. Ou peut-être vit-il Elend agenouillé dans ce champ et comprit-il que l’empereur des hommes était à deux doigts de s’allonger dans la cendre pour ne plus jamais se relever. Quoi qu’il en soit, Sauvegarde lui apparut et, ce faisant, s’exposa aux attaques de Ravage. Il était loin le temps où Sauvegarde pouvait détourner un Inquisiteur d’un seul geste, loin aussi le temps où il pouvait frapper un homme pour qu’il se vide de son sang.
Lorsque Elend aperçut « l’esprit des brumes », Sauvegarde ne devait guère plus être cohérent. Je me demande ce qu’Elend aurait fait s’il avait su qu’il se trouvait en présence d’un dieu mourant – qu’il avait été, cette nuit-là, le dernier témoin de la disparition de Sauvegarde. Si Elend avait attendu ne serait-ce que quelques minutes de plus sur ce champ couvert de cendres, il aurait vu un corps – de petite taille, avec des cheveux noirs et un nez proéminent – tomber des brumes et s’affaler raide mort dans la cendre.
Ainsi, le corps fut enfoui sous la cendre. Le monde était mourant. Ses dieux devaient mourir avec lui.
J’en vins à comprendre que chaque pouvoir possède trois aspects : un aspect physique, que l’on perçoit dans les créations de Ravage et de Sauvegarde ; un spirituel, dans l’énergie invisible qui est omniprésente dans l’ensemble du monde ; et un cognitif dans les esprits qui contrôlent cette énergie.
Mais ce n’est pas tout. Il y a bien d’autres choses, que je ne comprends pas encore.
Une fois que l’on commence à comprendre ces choses, on peut envisager comment Ravage était emprisonné alors que Sauvegarde avait perdu l’esprit, utilisé pour créer la prison. Bien que la conscience de Sauvegarde soit en grande partie détruire, son esprit et son corps demeuraient puissants. Et en tant que force contraire de Ravage, ils pouvaient toujours empêcher Ravage de détruire.
Ou du moins, l’empêcher de détruire les choses trop vite. Une fois son esprit « libéré » de sa prison, la destruction s’accéléra fortement.
J’ignore ce qui se passait dans l’esprit des koloss – quels souvenirs ils conservaient, quelles émotions humaines ils éprouvaient encore. Je sais en revanche quelle chence inouïe représenta notre découverte de l’une de ces créatures, qui se faisait appeler Humain. Sans ses efforts désespérés pour retrouve son humanité, nous n’aurions jamais compris le lien entre les koloss, l’hémalurgie et les Inquisiteurs.
Bien entendu, il avait un autre rôle à jouer. Pas très grand, je vous l’accorde, mais important néanmoins, tout bien considéré.
La prison que Sauvegarde avait créée pour Ravage n’avait pas été fabriquée à l’aide du pouvoir de Sauvegarde, bien qu’elle soit de Sauvegarde. Au contraire, il avait sacrifié sa conscience – son esprit, pourrait-on dire – pour concevoir cette prison. Il n’y avait laissé qu’une ombre de lui-même mais Ravage, une fois libéré, commença à étouffer et à isoler ce minuscule vestige de son rival. Je me demande si Ravage s’est jamais étonné que Sauvegarde se soit défait de son propre pouvoir et l’ait abandonné dans le monde pour que les hommes le trouvent et l’utilisent.
Derrière cette manœuvre de Sauvegarde, je vois de la noblesse, de l’intelligence et du désespoir. Il savait qu’il ne pouvait vaincre Ravage. Il avait trop donné de lui-même et, par ailleurs, il était l’incarnation de la stase et de la stabilité. Il ne pouvait pas détruire, pas même pour protéger. C’était contre sa nature. D’où cette prison.
L’humanité avait toutefois été créée de concert par Ravage et Sauvegarde – avec une parcelle de l’âme de Sauvegarde pour lui accorder conscience et honneur à la fois. Pour assurer la survie du monde, Sauvegarde savait devoir dépendre de ses créations. Leur accorder sa confiance.
Je me demande ce qu’il pense en voyant ces mêmes créations le décevoir constamment.
Je ne m’étonne guère que nous nous soyons beaucoup trop concentrés sur les brumes en ce temps-là. Mais d’après ce que je sais à présent sur la lumière du soleil et le développement des plantes, je comprends que nos cultures ne couraient pas un danger si grand que nous le pensions lors des jours de brume. Nous aurions très bien pu trouver des plantes à consommer qui n’aient pas un tel besoin de lumière.
Il est vrai que les brumes causaient également la mort de certains des individus qui s’aventuraient parmi elles, mais le nombre ne représentait pas un pourcentage assez important de la population pour poser un problème de survie à notre espèce. La cendre, tel était notre vrai problème. La fumée qui remplissait l’air, les flocons noirs qui ensevelissaient tout, l’éruption des monts de cendre volcaniques… C’était là ce qui allait détruire le monde.
Je soupçonne Alendi, l’homme qu’avait tué Rashek, d’avoir lui-même été un Brumant – un Traqueur. L’allomancie était toutefois fort différente à l’époque, et bien plus rare. Les allomanciens vivant de nos jours sont les descendants des hommes qui avalèrent ces quelques pépites du pouvoir de Sauvegarde. Ils constituèrent le fondement de la noblesse, et furent les premiers à le nommer empereur.
Le pouvoir de ces pépites était si concentré qu’il pouvait survivre à dix siècles de reproduction et d’héritage.
Ravage tenta à bien des reprises de planter des tiges dans les autres membres de la bande. Bien que certains événements laissent penser qu’il lui était facile de prendre le contrôle des gens, ce n’était pas le cas en réalité.
Planter le métal exactement au bon endroit – au bon moment – était incroyablement difficile, même pour une créature aussi subtile que Ravage. Par exemple, il avait déployé de gros efforts pour placer des tiges à la fois dans le corps d’Elend et celui de Yomen. Elend était parvenu à y échapper chaque fois, comme il l’avait fait dans ce champ près du petit village qui contenait l’avant-dernière cachette. Ravage avait bel et bien réussi à planter une tige dans le corps de Yomen, à une occasion. Yomen, cependant, l’avait retirée avant que Ravage ait une emprise solide sur lui. Il était bien plus facile à Ravage de maîtriser des gens impulsifs et passionnés que des individus logiques et enclins à réfléchir à leurs actions.
On peut noter que Ravage n’a envoyé ses Inquisiteurs à Fadrex qu’une fois que Yomen eut – en apparence – confirmé la présence de l’atium en ville. Pourquoi ne pas les envoyer dès que la dernière cachette avait été localisée ? Où se trouvaient ses sous-fifres pendant tout ce temps ?
Il faut bien comprendre que, dans l’esprit de Ravage, tous les hommes étaient ses sous-fifres, surtout ceux qu’il pouvait manipuler directement. Il n’envoya pas d’Inquisiteurs parce qu’ils étaient occupés à d’autres tâches. Il envoya plutôt quelqu’un qui était – dans son esprit – l’exact équivalent.
Il tenta de placer une tige dans le corps de Yomen, échoua, et l’armée d’Elend était arrivée entre-temps. Il utilisa donc un pion différent pour chercher la cachette à sa place et découvrir si l’atium se trouvait réellement là ou non. Dans un premier temps, il n’affecta pas beaucoup de ressources dans cette ville, de peur d’une tromperie de la part du Seigneur Maître. Comme lui, je me demande toujours si les cachettes étaient en partie destinées à ce seul but : distraire ravage et le garder occupé.
Lors de ces moments où le Seigneur Maître détenait le pouvoir du Puits de l’Ascension et le sentait lui échapper, il comprit un grand nombre de choses. Il vit le pouvoir de la ferrochimie, et la craignit à juste titre. Beaucoup de Terrisiens, il le savait, le rejetteraient en tant que Héros, car il ne correspondait pas pleinement à leurs prophéties. Ils le verraient comme un usurpateur qui avait tué le Héros qu’ils avaient envoyé. Ce qu’il était, en réalité.
Je crois qu’au fil des ans, Ravage allait le transformer de manière subtile et le pousser à faire vivre des choses affreuses à son peuple. Mais au tout début, je soupçonne que sa décision de leur faire subir ce sort était motivée davantage par la logique que par l’émotion. Il était sur le point de dévoiler un pouvoir immense chez les Fils-des-Brumes.
Il aurait sans doute pu garder l’allomancie secrète et utiliser les ferrochimistes comme ses principaux guerriers et assassins. Je crois cependant qu’il fit le bon choix. Les ferrochimistes, de par la nature de leurs pouvoirs, étaient portés vers l’érudition. Grâce à leur incroyable mémoire, il aurait été ardu de les contrôler au fil des siècles. En effet, ils étaient difficiles à maîtriser, même lorsqu’il commença à les anéantir. Non seulement l’allomancie fournissait une capacité nouvelle et spectaculaire sans cet inconvénient, mais elle offrait un pouvoir mystique qu’il pouvait employer pour soudoyer des rois et les amener à le rejoindre.
Les Inquisiteurs n’avaient guère de chances de résister à Ravage. Ils possédaient davantage de tiges que n’importe quelle autre de ses créations hémalurgiques, ce qui les plaçait entièrement sous sa domination.
Cependant, seul un homme à la volonté suprême aurait pu résister ne serait-ce qu’un peu à Ravage alors qu’il portait les tiges d’un Inquisiteur.
Les koloss avaient également peu de chances de se libérer. Avec quatre tiges, et leurs capacités mentales réduites, ils étaient très faciles à dominer. Ce n’était que lorsque se déchaînait leur folie meurtrière qu’ils possédaient la moindre forme d’autonomie.
Ces quatre tiges les rendaient également plus faciles à contrôler par les allomanciens. De notre temps, il fallait une Poussée renforcée par le duralumin pour prendre le contrôle d’un kandra. Pour les koloss, en revanche, il pouvait suffire d’une Poussée vigoureuse ordinaire, surtout lorsqu’ils avaient peur.
Quand le Seigneur Maître présenta son plan à ses amis ferrochimiostes – celui qui consistait à les changer en spectres des brumes –, il les faisait parler au nom de tous les ferrochimistes du pays. Bien qu’il ait transformé ses amis en kandra afin de leur restituer leur conscience et leurs souvenirs, il laissa les autres sous forme de spectres des brumes privés de raison. Ceux-là se reproduisirent en créant d’autres kandra qui vécurent et moururent, et devinrent une espère distincte. Avec ces enfants des spectres des brumes d’origine, il créa les générations suivantes de kandra.
Toutefois, ai-je appris, même les dieux peuvent commettre des erreurs. Rashek, le Seigneur Maître, avait pensé à transformer tous les ferrochimistes vivants en spectres des brumes. Cependant, il n’avait pas pensé à l’héritage génétique restant chez les autres Terrisiens, qu’il laissa en vie. Ce fut ainsi que les ferrochimistes continuèrent à naître, fût-ce rarement.
Cet oubli lui coûta beaucoup, mais le monde y gagna tant.
La question demeure : d’où provenaient les prophéties originales sur le Héros des Siècles ? Je sais désormais que Ravage les a transformées, mais qu’il ne les a pas fabriquées. Qui a enseigné en premier lieu qu’un Héros viendrait, qui serait empereur de toute l’humanité, mais que son propre peuple rejetterait ? Qui a affirmé le premier qu’il porterait l’avenir du monde sur ses bras, ou qu’il réparerait ce qui avait été divisé ?
Et qui avait décidé d’employer le pronom neutre, de sorte que l’on ignore si le Héros était un homme ou une femme ?
Quellion avait en réalité placé lui-même sa propre tige, ai-je cru comprendre. Cet homme n’a jamais été totalement stable. La ferveur avec laquelle il suivait Kelsier et tuait les nobles a été accentuée par Ravage, mais Quellion possédait déjà ces impulsions. Son intense paranoïa confinait parfois à la folie, et Ravage était parvenu à le convaincre de placer cette tige cruciale.
La tige de Quellion était de bronze, et il l’avait fabriquée avec l’un des premiers allomanciens qu’il avait capturés. Cette tige faisait de lui un Traqueur, et ce fut en partie ce qui lui permet de trouver et de faire chanter un tel nombre d’allomanciens durant la période où il régna à Urteau.
Ce que je cherche à dire, toutefois, est que les gens possédant une personnalité instable étaient davantage sensibles à l’influence de Ravage, même s’ils ne possédaient pas de tige en eux. C’est ainsi, sans doute, que Zane reçut la sienne.
Le nombre seize a quelque chose d’unique. En premier lieu, c’était le signe de Sauvegarde envoyé à l’humanité.
Sauvegarde savait, avant même d’emprisonner Ravage, qu’il ne serait pas en mesure de communiquer avec l’humanité une fois qu’il se serait affaibli. Ainsi donc, il laissa des indices – que Ravage ne pourrait modifier. Des indices reliés aux lois fondamentales de l’Univers. Ce nombre était censé prouver qu’il se produisait quelque chose de peu naturel, et qu’il était possible d’obtenir de l’aide.
Il nous a peut-être fallu longtemps pour nous en apercevoir mais, lorsque nous avons fini – même tardivement – par comprendre l’indice, il nous a fourni une aide appréciable.
Quant aux autres aspects du nombre… Eh bien, disons simplement que je suis toujours en train de creuser la question. Disons que ses immenses ramifications concernent le fonctionnement du monde, et de l’Univers lui-même.
Oui, il y a seize métaux. Il me semble extrêmement improbable que le Seigneur Maître n’ait pas connu leur existence à tous. En effet, le fait qu’il ait mentionné plusieurs d’entre eux sur les plaques des grottes d’entreposage signifiait qu’il connaissait au moins l’existence de ceux-là.
Je dois partir du principe qu’il y avait une raison s’il n’en a pas informé plus tôt l’humanité. Peut-être en taisait-il l’existence pour conserver un avantage secret, de la même manière qu’il conservait l’unique pépite du corps de Sauvegarde qui avait transformé les hommes en Fils-des-Brumes.
À moins qu’il n’ait simplement décidé que l’humanité possédait assez de pouvoirs avec les dix métaux qu’elle comprenait déjà. Il y a des choses que nous ne saurons jamais. Une partie de moi juge toujours ses actes regrettables. Lors des mille ans de règne du Seigneur Maître, combien de gens sont nés, ont basculé, vécu et sont morts sans avoir jamais su qu’ils étaient Brumants, simplement parce que leurs métaux étaient inconnus ?
Bien entendu, nous en avons tiré un léger avantage, en fin de compte. Ravage avait beaucoup de mal à fournir le duralumin à ses Inquisiteurs, puisqu’il leur aurait fallu un allomancien capable de le brûler. Et comme aucun des Brumants du duralumin au monde ne connaissait son pouvoir, ils ne le brûlaient pas, ce qui les aurait dévoilés à Ravage. Ce qui privait la plupart des Inquisiteurs du pouvoir du duralumin, à l’exception de quelques cas notables – comme Marsh – qui le tenaient d’un Fils-des-Brumes. C’était généralement considéré comme un gâchis car, si l’on tuait un Fils-des-Brumes à l’aide de l’hémalurgie, l’on ne pouvait soutirer que l’un de ses seize pouvoirs en perdant tous les autres. Ravage préférait nettement tenter de les corrompre et gagner ainsi accès à tous leurs pouvoirs.
J’ai parlé des Inquisiteurs, et de leur capacité à percer les nuages de cuivre. Comme je le disais, ce pouvoir est facile à comprendre lorsqu’on sait que de nombreux Inquisiteurs étaient des Traqueurs avant leur transformation, ce qui signifie que leur bronze devenait deux fois plus fort.
Il existe au moins un autre cas dans lequel une personne était en mesure de percer les nuages de cuivre. Mais dans son cas, la situation était légèrement différente. Elle était Fille-des-Brumes de naissance, et c’était sa sœur la Traqueuse. La mort de cette sœur, puis l’héritage de ce pouvoir par le biais de la tige hémalurgique utilisée pour tuer cette sœur, l’avaient rendue deux fois plus douée pour brûler le bronze qu’un Fils-des-Brumes ordinaire. Ce qui lui permettait d’y voir à travers les nuages de cuivre d’allomanciens moins doués.
Elle demanda un jour à Ravage pourquoi il l’avait choisie. La réponse première est simple. Elle avait peu à voir avec sa personnalité, son attitude ou même ses talents d’allomancienne.
Vin était tout simplement le seul enfant qu’ait trouvé Ravage qui soit en mesure de recevoir la tige hémalurgique adéquate – celle qui lui accorderait un pouvoir accru avec le bronze, ce qui lui permettrait ensuite de percevoir l’emplacement du Puits de l’Ascension. Elle avait une mère folle, une sœur qui était Traqueuse, et elle-même était Fille-des-Brumes. La combinaison exacte dont Ravage avait besoin.
Il y avait bien sûr d’autres raisons. Mais Ravage lui-même les ignorait.
Chaque tige hémalurgique plantée dans le corps d’une personne donnait à Ravage une capacité restreinte à l’influencer. Cette influence était toutefois atténuée par la force d’âme de la personne contrôlée.
Dans la plupart des cas – selon la taille de la tige et la durée pendant laquelle elle avait été portée –, une tige unique n’accordait à Ravage que d’infimes pouvoirs sur quelqu’un. Il pouvait lui apparaître, et modifier légèrement ses pensées, de manière à lui faire ignorer certaines bizarreries – par exemple, son insistance à garder et porter une unique boucle d’oreille.
Je me suis toujours posé des questions sur l’étrange capacité des allomanciens à percer les brumes. Quand l’un d’entre eux brûle de l’étain, il ou elle peut voir plus loin la nuit à travers les brumes. Aux yeux du profane, le lien peut sembler logique – l’étain, après tout, accentue les sens.
Mais l’esprit logique y verra peut-être une énigme. Comment au juste l’étain peut-il permettre d’y voir à travers les brumes ? En tant qu’obstacle, elles n’ont aucun lien avec la qualité de la vue. L’érudit myope et l’éclaireur presbyte auraient tout autant de mal à voir au loin s’il y avait un mur devant eux.
Voilà qui aurait donc dû être notre premier indice. Les allomanciens étaient capables de percer les brumes car elles étaient, en réalité, composées du même pouvoir que l’allomancie. Une fois accoutumé à brûler de l’étain, l’allomancien faisait pratiquement partie des brumes. Par conséquent, elles devenaient plus translucides à ses yeux.
Avec le recul, nous aurions dû être capables de voir le lien entre les brumes, l’allomancie et le pouvoir du Puits de l’Ascension. Non seulement la vision des allomanciens était en mesure de percer les brumes, mais il y avait aussi le fait que les brumes tournoient légèrement autour du corps de toute personne utilisant l’une ou l’autre forme d’allomancie.
Plus révélateur encore, peut-être, était le fait que les hémalurgistes, lorsqu’ils utilisaient leurs pouvoirs, repoussaient la brume. Plus l’on approchait de Ravage, plus l’on se trouvait sous son influence, plus l’on portait longtemps ses tiges, et plus les brumes étaient repoussées.
Il peut sembler curieux aux lecteurs de ces lignes que l’atium ait été une partie du corps d’un dieu. Cependant, il est nécessaire de comprendre qu’en parlant de « corps », nous parlions en règle générale de « pouvoir ». Quand mon esprit s’est élargi, j’ai fini par comprendre que les objets et l’énergie sont en réalité composés des mêmes choses, et peuvent se transformer d’un état à l’autre. Il paraît parfaitement logique que le pouvoir de la divinité se manifeste dans le monde sous forme physique. Ravage et Sauvegarde n’étaient pas des abstractions nébuleuses. Ils étaient des parties intégrantes de l’existence. D’une certaine manière, chaque objet qui existait dans le monde était composé de leur pouvoir.
L’atium, dans ce cas, était un objet à sens unique. Au lieu d’être composé d’une moitié de Ravage et d’une moitié de Sauvegarde – comme, par exemple, un rocher –, l’atium était entièrement de Ravage. Les Fosses de Hathsin avaient été créées par Sauvegarde comme un endroit où cacher le morceau du corps de Ravage qu’il avait volé lors de la trahison et de l’emprisonnement. Kelsier n’avait pas réellement détruit l’endroit en faisant éclater ces cristaux, car ils auraient fini par repousser – en l’espace de quelques siècles – et auraient continué à produire de l’atium, car l’endroit était un débouché naturel pour le pouvoir emprisonné de Ravage.
Quand les gens brûlaient de l’atium, ils puisaient donc dans le pouvoir de Ravage – ce qui explique peut-être pourquoi l’atium transformait les individus en de si efficaces machines à tuer. Cependant, ils ne consumaient pas ce pouvoir, mais en faisaient simplement usage. Lorsqu’une pépite d’atium était utilisée, le pouvoir retournait aux Fosses et recommençait à s’y fondre – de la même manière que le pouvoir du Puits de l’Ascension finissait par y revenir après avoir été utilisé.
Je crois que les brumes cherchaient quelqu’un qui puisse devenir un nouvel hôte pour elles. Le pouvoir avait besoin d’une conscience pour le diriger. Ce sujet me laisse plutôt perplexe. Pourquoi un pouvoir utilisé pour créer et détruire aurait-il besoin d’un esprit pour le surveiller ? Et pourtant, il ne semble posséder qu’une vague volonté propre, liée aux capacités qui lui étaient attribuées. Sans conscience pour le diriger, rien ne pourrait être créé ni détruit. Comme si le pouvoir de Sauvegarde comprenait que sa tendance à renforcer la stabilité ne suffisait pas. Si rien ne changeait, rien ne viendrait jamais à exister.
Ce qui me pousse à me demander qui étaient ou ce qu’étaient les esprits de Sauvegarde et de Ravage.
Malgré tout, les brumes – le pouvoir de Sauvegarde – avaient choisi quelqu’un pour devenir leur hôte bien avant que tout ceci ne se produise. Cette personne, toutefois, avait été aussitôt saisie par Ravage qui s’en était servi comme pion. Il avait dû savoir qu’en lui donnant une tige hémalurgique déguisée, il empêcherait les brumes de s’investir en elle comme elles le souhaitaient.
Les trois occasions où elle avait puisé leur pouvoir étaient celles où sa boucle d’oreille avait été retirée de son corps. Lorsqu’elle avait affronté le Seigneur Maître, son allomancie l’avait délogée. Lorsqu’elle affrontait Marsh à Fadrex, elle s’était servie de la boucle d’oreille comme d’une arme. Et tout à la fin, Marsh la lui avait arrachée, la libérant ainsi et permettant aux brumes – qui cherchaient désespérément un hôte, puisque le dernier vestige de Sauvegarde avait disparu – de se déverser enfin en elle.
Le peuple kandra a toujours affirmé qu’il était de Sauvegarde, tandis que les koloss et les Inquisiteurs étaient de Ravage. Pourtant, le kandra portait des tiges hémalurgiques, tout comme les autres. Leur affirmation n’était-elle donc qu’illusion ?
Non, je ne crois pas. Ils avaient été créés par le Seigneur Maître pour lui servir d’espions. Lorsqu’ils disaient ces choses-là, la plupart d’entre nous comprenions qu’il comptait les utiliser comme espions dans son nouveau gouvernement, en raison de leur capacité à imiter les gens. En effet, ils étaient employés à cette fin.
Je vois cependant dans leur existence quelque chose de bien plus prestigieux. Ils étaient les agents doubles du Seigneur Maître, dotés de tiges hémalurgiques, mais contraints – de par leur enseignement et leur promesse – de les retirer quand Ravage chercherait à s’emparer d’eux. Lors du triomphe de Ravage, où il avait toujours supposé que les kandra lui appartiendraient selon son bon vouloir, la grande majorité d’entre eux changea aussitôt de camp en l’empêchant de s’emparer de son trophée.
Jusqu’au bout, ils restèrent de Sauvegarde.
Le basculement a toujours été le côté obscur de l’allomancie. Le capital génétique d’un individu pouvait faire de lui un allomancien potentiel mais, pour que le don se manifeste, le corps devait se voir imposer un traumatisme extraordinaire. Bien qu’Elend ait raconté quelle terrible correction il avait reçue, de notre temps, déverrouiller l’allomancie chez quelqu’un était plus facile qu’autrefois, car nous disposions d’une trace du pouvoir de Sauvegarde dans les lignées humaines grâce aux pépites que le Seigneur Maître avait accordées aux nobles.
Lorsque Sauvegarde avait créé les brumes, il redoutait que Ravage s’échappe de sa prison. En ce temps d’avant l’Ascension, les brumes avaient commencé à faire basculer les gens comme elles le faisaient de notre temps – mais cette action des brumes était l’une des seules manières d’éveiller l’allomancie chez quelqu’un, car les attributs génétiques enfouis trop profondément pour qu’une simple correction les réveille. Les brumes de ce temps-là ne créaient que des Brumants, bien entendu – il n’y avait pas de Fils-des-Brumes avant que le Seigneur Maître utilise les pépites.
Les gens interprétèrent mal l’intention des brumes, car le processus de basculement des allomanciens en faisait mourir certains – particulièrement les jeunes et les personnes âgées. Ce n’était pas là le désir de Sauvegarde, mais il avait renoncé à la majeure partie de sa conscience pour former la prison de Ravage, et il fallait laisser les brumes agir de leur mieux sans consignes spécifiques.
Ravage, toujours aussi subtil, savait qu’il ne pouvait les empêcher de faire leur œuvre. Cependant, il pouvait, contre toute attente, les encourager. Ainsi, il contribua à les renforcer. Ce qui tua les plantes du monde et créa la menace que l’on vint à connaitre sous le nom d’Insondable.
Après la mort de Vin, la fin survint très vite. Nous n’y étions pas préparés – et l’ensemble des préparatifs du Seigneur Maître n’y aurait pas suffi. Comment se prépare-t-on à la fin du monde ?
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